Là-Haut
Pensées économiques dans le Haut-Atlas
Dans le Haut-Atlas marocain, partant de la vallée de la Tassaout pour monter vers le plateau d’Anhki serpente un petit chemin muletier surplombant de verdoyants vallons encaissés où se nichent des villages aux maisons du rouge de la terre dont elles sont bâties. Au fond de ces vallons coule un oued et la richesse des cultures qu’il arrose contraste avec l’aridité des montagnes qui le bordent. Si vous empruntez ce sentier caillouteux le mercredi, jour de marché dans la vallée, vous croiserez, venant de ces villages d’en-haut, des groupes de deux à quatre personnes, rarement plus, et souvent que des hommes, les plus âgés juchés sur le dos d’une mule ou d’un âne. Il n’est pas rare de rencontrer des jeunes ayant à la main un téléphone portable en train de consulter leurs textos ou de "scroller".
En entendant les discutions joyeuses des femmes aux champs on ne peut s’empêcher de penser à la « vallée heureuse » ainsi que le navigateur et peintre Titouan Lamazou a surnommé l’Ait Bougmez voisin. Et ces écrins de verdure offrant à la population qui les habite une apparente abondance, nous amènent à l’esprit des questions. Les habitants de ces villages rouges sont-ils pauvres ou riches? On peut supposer qu’ils sont probablement pauvres en monnaie mais riches de ce que la nature et leur travail leur offrent. Si l’on veut être plus trivial : est-ce que tout ce qu’ils produisent dans ces havres fertiles soit pour leur propre consommation soit pour vendre au marché est intégré dans le PIB du Maroc ? Quelle part l’économie dite « de marché » occupe-t-elle dans leur vie? Et quand ils sont au marché en bas dans la vallée de la Tassaout agissent ils en homo-économicus, cet être rationnel informé opérant les meilleurs choix financiers et monétaires, ou se contentent ils de répéter ce qu’ils font depuis des années et ce que leurs ancêtres et les ancêtres de leurs ancêtres ont toujours fait? Quels impacts a ou aura le téléphone portable sur leur vie?
La réalité est plus complexe et loin de moi l’idée d’en faire un monde idéal. En effet on estime que les femmes dans ces vallons reculés vivent moins longtemps que les hommes. Souvent le travail le plus pénible leur incombe. Il n’est de voir dans ces petits lopins de terre en terrasses où pousse le blé et l’orge, des femmes pour l’essentiel qui, littéralement courbées en deux, coupent à la faucille les brins de blé. A la fontaine ou à la rivière ce sont encore les femmes qui vont chercher l’eau dans des bidons qu’elles portent ensuite à bout de bras jusqu’au village. Ajoutez à cela les tâches ménagères et les enfants. Attention il n’y a aucun jugement de ma part mais juste un constat. Les terres agricoles exploitables étant limitées et la population de ces villages augmentant, cela contraint une partie de cette population à émigrer. Ce phénomène est aussi amplifié par l’illusion d’une vie moins dure et moins précaire dans les villes ou à l’étranger.
L’activité économique est essentiellement agricole et reste très précaire car soumise aux aléas du temps qu’il fait ainsi qu’au temps qui passe. Certaines années les récoltes sont abondantes alors que d’autres elles peuvent être maigres voire nulles. Les hivers dans ces montagnes sont rudes avec de la neige qui coupe du monde ces villages desservis par le petit chemin caillouteux. Il est vrai que le téléphone portable permet aujourd’hui de contrer ce relatif isolement.
Les habitants des vallons ne sont pas totalement démunis. Beaucoup bénéficient de l’électricité. Et il n’est pas rare de voir sur les toits de ces humbles demeures une parabole permettant de capter la télévision.
Ainsi dans ces vallons reculés on peut observer un système économique plus complexe qu’il n’y parait. Certes une économie agricole quasi autarcique reste le fondement de ce système mais malgré la subsistance de l'agdal, système ancestral berbère de gestion communautaire des ressources agricoles, l’impact d’une économie de marché plus libérale prend de l’ampleur. Dans l'Ait Bougmez, les pommiers viennent de plus en plus remplacer les cultures vivrières. Au détriment d'un réseau d'irrigation ancestral quasi unique, des stations de pompage alimentées par des panneaux solaires essaiment dans la vallée puisant dans les nappes phréatiques jusqu'à épuiser les ressources en eau les années de déficit de neige dans la région du M'Goun. Pour protéger leur verger les paysans devenus exploitants agricoles recourent aux pesticides. Au fil des années une véritable filière de la pomme s'est créée dans la vallée "heureuse". Le risque à terme est que cette filière ne profite qu'à certains, les plus riches, qui en pompant dans l'aquifère vont s'accaparer le commun de l'eau et en aspergeant leurs arbres de chimie pollueront jusqu'à les détruire le sol et l'eau, ne laissant à ceux qui n'auront pas les moyens que le choix de céder leur parcelle ou partir.
Pas sûr que la vallée et tous ses habitants restent encore bien longtemps "heureux".
Tenir et Résister
Deux Mille Quarante et Un
Si vous ne faites rien aujourd'hui, d'ici quinze ans en 2041 avec le capitalisme vous payerez pour respirer un air dépollué chez vous ou vous rafraîchir dans une atmosphère à plus de 50°C pendant la saison chaude
Et si la sécu redevenait un commun ?
Qui finance réellement la sécu?
La DREES ( Direction de la Recherche, des Études, de l'Évaluation et des Statistiques) chiffrait la contribution des ménages dans le financement des ASSO (Administrations de Sécurité Sociale) à 53.3% du total en 2022. La part des employeurs était quant à elle de 46.7%. Si on s'intéresse non plus à qui contribue mais à la nature de cette contribution, on observe pour cette même année 2022, que 56.3% des recettes de la sécurité sociale sont des cotisations sociales. Pour rappel les cotisations sociales sont payées par le travail du salarié qu'elles soient prélevées sur son salaire dit "brut" (part salariale) ou versées directement par son employeur (part patronale). Elles ne constituent en rien "des charges sociales" et ne sont que du salaire différé que l'employé perçoit en cas de survenance d'un aléa de la vie ou de la retraite. Le travailleur qui contribue à la prospérité de l'entreprise en produisant pendant ses heures de travail, permet donc à l'entreprise, incarnée par le patron de verser à l'URSSAF les cotisations aux caisses de sécurité sociale. La sécurité sociale n'est pas une œuvre de charité et les cotisations sociales ne sont ni des dons faits par un patronat généreux ou altruiste, ni des taxes ou impôts prélevés par un État de plus en plus vorace.
Au fil des années avec les exonérations et allègements de cotisations sociales consentis aux entreprises, les différents gouvernements de droite comme de "gauche"qui se sont succédé ont opéré une véritable fiscalisation d'une partie de plus en plus importante des recettes de la "Sécu". En effet les sommes non perçues au titre de ces mesures sont compensées par l'État, c'est à dire qu'elles sont payées par les impôts au premier rang desquels se trouve la TVA qui est réglée par chacun du moment qu'il consomme. En 2022 le total des allégements et exonérations s'élevait à 80 milliards d'euros. Or depuis 2018 les exonérations et allégements ne sont plus totalement compensés. Ces compensations représentant la prise en charge par l'État de cotisations sociales on peut dire qu'elles sont indirectement basées sur les salaires. Ainsi plus de 70% des recettes de la Sécurité Sociale sont assises sur le travail des salariés. Les 30% restant étant financés par l'État avec les taxes et impôts dont la CSG.
Et si on considérait la sécurité sociale comme un commun ?
Aujourd'hui l'État qui ne contribue qu'à hauteur de 30% du total des recettes de la sécurité sociale avec des taxes et impôts payés par tous, a littéralement fait main basse sur la Sécu. Le gouvernement via la Loi de Financement de la Sécurité Sociale, avec des caisses nationales comme la CNAM dirigées par des directeurs nommés par l'État gère de fait la sécurité sociale. Rappelons nous que dans l'élaboration et l'adoption de cette loi qui est de plus en plus restrictive en matière de dépenses, déficit et dette publics obligent, à aucun moment les principaux contributeurs que sont les cotisants ne sont consultés encore moins associés à la prise de décision. Ceci constitue une anomalie démocratique. Cela n'a pas toujours été le cas. Ainsi en 1946 lors de sa création la gouvernance de la caisse unique avait été confiée aux travailleurs eux-mêmes.
Pourquoi ne pas considérer la sécurité sociale comme un commun et lui appliquer les règles de gouvernance que ça implique ? En particulier celles concernant le choix collectif qui englobent les processus de gestion et de décision politique. Cela passe évidemment par une meilleure participation active et représentation de l'ensemble des personnes concernées, au premier rang desquelles les travailleurs et retraités cotisants. On pourrait ainsi définir un nombre de délégué·es par tranche d'effectif dans chaque entreprise et service public, désigné·es de préférence par tirage au sort ou par scrutin puis procéder par tirage au sort parmi ces délégués à l'échelle de la région à la désignation de délégués régionaux puis à l'échelle nationale. Pour aboutir à une convention citoyenne permanente de la sécurité sociale dans laquelle seraient incorporé·es des parlementaires à concurrence de 30% de l'effectif total de la convention. Le rôle de cette assemblée serait de faire des propositions concernant la sécurité sociale qui auraient force de loi .
La sécurité sociale ne peut être laissée aux mains de ceux qui s'emploient à la détruire pour mieux la précipiter dans la sphère marchande capitaliste. Vive la sécu
Tenir et Résister